Nous passons la frontière de l’Equateur sans aucune difficulté. Les collines qui s’étendent à perte de vue, de chaque côté de la route, sont de véritables patchworks de cultures. Nous apercevons dans les champs, des personnes munis de gros sacs en toile de jute, qui récoltent les patates. Le petit village de Cristobal Colon nous sert de refuge pour la nuit. Situé en contre bas de la route, sa place est étonnement calme. Les ruelles menant aux habitations et aux champs alentours sont entièrement pavées de pierres. Nous nous baladons et papotons avec deux femmes qui tricotent dans l’encadrement de leur porte, le fromager, un homme à dos de cheval qui s’en revient des champs, des gamins... Les habitants de ce petit village sont assez bavards et souriants. Alors que nous cassons la croûte sur la place, Martha et son mari Olivaro-Fernando, s’avancent timidement vers nous. Ils sont inquiets car nous croient sans abri pour la nuit. Ils viennent donc nous proposer l’hospitalité. Malgré notre Limousine qui nous sert de maison, ils insistent et nous entraînent bien vite avec leurs deux enfants jusqu’à une petite maison en cours de construction. Olivaro a déjà allumé le feu dans la cheminée, car ici les nuits sont fraîches, précise-t-il. Martha s’affaire à cuire des patates à l’eau qu’elle nous sert ensuite avec du fromage frais. Le ventre bien rempli, nous continuons la soirée en musique auprès du feu. Les deux jeunes dansent comme des fous, sans complexe. C’est un vrai bonheur de les voir se marrer. Le lendemain matin, avant notre départ, Martha et ses enfants insistent pour que nous goûtions « un truc » qu’ils adorent. Nous allons ensemble à la boucherie à l’angle de la rue, où pend un cochon entier fraîchement tué. La bouchère nous découpe deux carrés de peau qu’elle barbouille de sel… C’est dur, un peu élastique et à dire vrai, pas très bon.

De retour sur les routes, notre Limousine recommence à patiner et c’est avec difficulté que nous rejoignons l’entrée de la ville d’Ibarra. Nous faisons halte au premier mécanicien qui nous inspire confiance. Andrès passe la journée à tester l’ensemble du circuit d’embrayage et en vient à la conclusion que la pompe principale de la cloche ne fait pas bien son boulot. Pourtant elle est toute neuve, nous l’avons changé au Panama, une super pièce « made in China » que nous n’avions pas payé bien chère… précisons-nous à moitié convaincus. Nous sommes bons pour 6h00 de bus, afin de nous rendre à Quito pour nous procurer la même pièce. Andrès nous précise d’acheter du « made in Japan », c’est plus sûr ! Le voyage nous prend toute la journée, et nous passons deux nuits dans le garage de Ibarra. Notre séjour nous permet de sympathiser avec Andrès et son frère Juan. Ils vivent avec leur famille au garage, dans une petite maison en parpaing. Nous passons une soirée autour d’un café à discuter. Ils nous racontent que des étrangers viennent régulièrement faire des dons à la municipalité. La dernière fois, c’était pour la construction d’un réservoir d’eau au-dessus de la ville que les Japonais ont financé… Nous sentons à leur ton un mélange d’interrogation et d’ironie… l’air de dire, pourquoi viennent-ils nous aider ?! Nous reprenons la route, confiants. Cette fois, le problème semble bel et bien réglé.
Nous séjournons un peu dans le quartier Nord de Quito. On y trouve de nombreuses galeries commerciales, un parc pour pratiquer tout type de sport, des bars branchés, des épiceries fines. Les habitations sont de hautes tours luxueuses. Nous dormons au pied de l’une d’elles, avec l’accord des gardiens de nuit, qui sont plutôt arrangeants. Le 14 juillet, nous allons à l’ambassade pour participer à notre fête nationale. En 2006, au Kenya, nous avions été reçus par l’ambassadeur et invités à partager le repas. Cette fois, à l’entrée, nous sommes gentiment refoulés par un gendarme qui nous précise que « la réception est uniquement pour les officiels ». Pour nous, simple citoyens français, une soirée est organisée à l’Alliance Française. Pas un verre n’est offert, une pauvre sono passe de la musique française, tandis que l’Alliance fait son beurre sur le prix du repas et des consommations. Sans commentaire.

Nous rejoignons Quito Sur, et plongeons dans une ambiance totalement différente. Au sud, la plupart des quartiers sont assez récents, créés par l’arrivée massive de paysans ayant laissé leurs terres. Nous restons une semaine dans un centre de formation, au sein duquel nous animons différents ateliers. Nous y rencontrons un groupe d’américains venus apprendre l’espagnol. Ils ont la règle stricte de ne jamais parler anglais durant tout leur séjour. C’est une belle expérience de parler espagnol avec des américains ! Il y a aussi trois espagnoles éducatrices spécialisées de Malaga. Elles donnent de leur temps libre pour aider des professeurs du quartier qui ont des élèves handicapés dans leurs classes. Tere, une des espagnoles, nous explique que le plus gros du travail est d’adapter la pédagogie pratiquée en Espagne aux spécificités locales. Dario travaille comme permanent au sein du centre, il a monté depuis peu un groupe de musique avec des jeunes du quartier. Nous passons une soirée à parler d’expériences de notre périple… il voyage vraiment avec nous ! Comme il se fait tard et faim, il lance « après tout ce que vous m’avez raconté, j’ose vous inviter à manger, ce que je ne peux pas faire avec les autres groupes ! ». En quelques minutes, nous voilà dans la rue. Il fait nuit. Nous rejoignons un boui-boui, d’où provient une épaisse fumée et une odeur intense de grillade. Une dame, installée sur le trottoir, prépare des morceaux de viande sur un demi-bidon en métal rempli de charbon. Il y a beaucoup de monde autour d’elle. Nous prenons place sur un banc en bois auprès d’autres personnes. Pour nous souhaiter la bienvenue, elle nous tend un gros morceau de tripe. Elle nous donne ensuite une petite assiette en plastique remplie de quelques bouts de patates, de quelques grains de maïs blanc bouillis et d’une montagne de tripes coupées en rondelles et de morceaux de peau de porc grillée… Sans trop mastiquer (sinon ça devient du chewing-gum) nous éveillons notre palais a ces nouvelles saveurs. La peau de porc grillée est nettement meilleur que crue ! Nous passons un chouette moment de convivialité. En conclusion de notre séjour à Quito, des journalistes d’une chaîne nationale de l’Equateur, Ecuavisa, viennent nous interviewer et nous filmer. Une participante à l’un de nos ateliers leur a parlé de nous et de notre projet. Ainsi nous jouons, devant la caméra, un faux départ une heure ou deux avant le vrai !

A la ville de Machachi, c’est période de festival. Les rues débordent de monde et de sonos qui crachent leurs décibels. De nombreux cavaliers se déplacent dans la foule. Certains sont ivres et ne dirigent plus trop leur monture, ils s’en remettent plutôt à elle. Au sol, cannettes, gobelets, papiers et gars qui cuvent ! Nous découvrons un champ entièrement aménagé en une arène artisanale. A l’aide de cordage, de poteaux, de planches et de bâches en plastique, sont aménagés des gradins et des tribunes sur plusieurs étages. Au sol, des petits restaurants sont installés et diffusent la lumière de leurs chandelles. On trouve du cochon et des cuys (sorte de rat des champs, cochon d’Inde) grillés. Pour allécher le client, les têtes de cochon sont disposées sur les présentoirs, décorées d’une tomate dans la bouche et de piments dans les yeux ou les oreilles. La nuit est bien arrosée ! Au petit matin, les festivités reprennent. Sur les gradins, des personnes vendent déjà des barbes à papa, du chicharon frit, des beignets,…. Les premiers cavaliers arrivent dans la fosse. Ils sont vêtus de ponchos, et protègent leurs jambes avec des peaux de bête. Ils sont coiffés d’un chapeau de feutre ou de cuir. Le premier taureau s’élance. Deux cavaliers, à l’aide de lassos de cuir, doivent attraper la bête par les cornes et l’immobiliser en tirant chacun d’un côté. Le tout en un temps limité. Le taureau attrapé est ainsi ramené dans l’enclos. Si l’animal est mal ficelé, avec une patte prisonnière dans le lasso qui l’empêche de courir par exemple, un gars vient le neutraliser en lui liant les pattes arrières. Il le met au sol et libère l’animal du lasso mal lancé. Les cavaliers n’ont pas froid aux yeux, mais certains spectateurs encore moins : ils descendent dans la fosse et jouent aux toreros. Quand le taureau a le dos tourné dans un coin de l’arène, une foule de jeunes garçons descendent dans la fosse. Mai ils remontent bien vite sur les gradins de planches quand le taureau vire de bord et se rapproche en chargeant. Chaque taureau agit différemment : il y a le fainéant qui s’en retourne directement cogner à la barrière de l’enclos, le malin qui s’amuse à charger les cavaliers, le peureux qui prend la fuite,…

Nous faisons ensuite étape dans un petit village de la cordillère. Sur la place de terre, les hommes sont en pleine partie de volley. Les joueurs sont vêtus de t-shirts et de shorts malgré le froid. Les autres villageois portent tous le même poncho rouge orné d’un liseré coloré. Les femmes vaquent à leurs occupations : cuisine, lessive, elles ramènent les troupeaux de moutons… Elles sont habillées de longues chaussettes turquoises, bleues, roses ou violettes qu’elles remontent jusqu’au genoux. Leurs jupes de laine et les couvertures qu’elles portent sur les épaules sont tout aussi colorées. Nous demandons l’hospitalité pour la nuit. Maria accepte que nous dormions le long de sa petite maison. Dans la soirée, une bande de gamin vient nous observer et nous poser des questions. Ils sont très curieux de voir comment nous cuisinons, où nous dormons. Leur curiosité nous rappellent un peu celles des enfants africains qui s’attroupaient autour de la Limousine. Ils apprennent quelques mots de français. Jorge est père de famille. Il nous explique que les habitants de ce village sont des Quechua. Les Quechua sont un groupe indigène qui vit en Equateur au cœur de la cordillère. Jorge nous raconte qu’il est paysan, comme beaucoup ici au village de Tambo Loma. Il cultive des patates, du manioc et d’autres tubercules. Il possède quelques vaches, moutons et chevaux. Le lendemain, le village est très calme. Les nuages sont et une brume épaisse enveloppe le village et la campagne environnante. La plupart des habitants sont partis pour la ville d’Ambato. Chaque lundi, c’est la féria, c’est-à-dire le grand jour de marché où tous les petits paysans viennent vendre leurs produits. Néanmoins, lors de notre promenade matinale, nous rencontrons quelques personnes présentes qui bêchent la terre, d’autres qui empruntent les sentiers qui longent les collines. De nombreux enfants jouent avec des toupies ou des roues de vélo qu’ils manient dans la pente avec une grande agilité en s’aidant d’un crochet en métal. Ils ont les joues très rouges marquées et craquelées par le froid. Les maisons traditionnelles sont faites de terre très noire. A cause sans doute de l’humidité, les murs sont recouverts de mousses et de l’herbe pousse sur les toits. D’autres maisons plus récentes sont construites en moellons et couvertes de morceaux de tôles ondulées. Au sol de la terre battue. Nous ne voyons aucune isolation, ni de conduits de cheminées, des plastiques servent de fenêtres… Avec le froid qu’il règne ici à 3 800 mètres d’altitude !

La route monte encore et encore… peut-être sommes-nous à 4 500 ou 5 000 mètres ? La végétation se fait plus rare, nous voyons notre premier troupeau de lamas à côté des dernières habitations. Puis c’est le désert de sable et de cailloux. Les nuages se dissipent alors et nous assistons à un spectacle majestueux. Devant nous se dresse le volcan de Chimborazo, nous apercevons tout d’abord sa base où se dessinent des coulées de pierres aux tons rosâtres puis son sommet qui défie les nuages et laisse apparaître une neige d’un blanc immaculé. Le ciel se découvre alors complètement. Nous savourons ce moment grandiose que nous offre la nature.

Puis c’est la redescente, sans fin… l’asphalte se transforme en terre, le ciel bleu en brouillard épais. Le désert devient champs cultivés puis forêt dense. Nous nous enfonçons d’heures en heures et passons finalement en dessous de la couche nuageuse. Nous découvrons alors des bananiers, des manguiers, des rizières… Nous avons rejoint le niveau de la mer. Il fait chaud et humide, c’est plat à perte de vue. Les habitations se résument pour la plupart à des cahutes en cane à sucre montées sur pilotis. Certains quartiers sont impressionnants car la vie se passe à deux ou trois mètres du sol, des pontons permettent de relier les maisons entre elles et à la route. En dessous la terre est marécageuse, Isa nous explique que durant les fortes pluies de cette année, le village où nous sommes s’est retrouvé coupés du monde car les routes étaient impraticables. A la petite ville de Vinces, nous faisons halte quelques jours afin de découvrir le monde du cacao. Des personnes l’association paysanne La Pepa de Oro nous reçoivent. Fabien est de plus en plus malade, depuis quelques jours, la fièvre le cloue au lit. Une sœur tenant un dispensaire en ville apprend la nouvelle et nous envoie un docteur. Les analyses de sang sont claires, c’est la fièvre typhoïde attrapée en consommant une eau contaminée. La sœur prend en charge le traitement et les médicaments. Les personnes de la Pepa de Oro nous offrent même l’hôtel pour que Fabien se repose plus confortablement. Nous sommes très touchés de leur aide.

A Guayaquil, nous sommes un peu perdus dans l’immensité de la ville, d’autant plus que la nuit tombe quand nous arrivons. Nous avons le contact de deux prêtres qui travaillent dans un quartier périphérique de la ville. Mais comment trouver le lieu ? A présent, nous sommes dans un quartier très riche. Les lotissements de maisons sont barricadés dans des forteresses aux allures de grands hôtels de luxe. Les entrées et les sorties sont contrôlées par des gardiens armés, tandis que des mûrs dignes de châteaux forts empêchent toute intrusion non désirée. Chaque groupe d’habitation porte un nom propre : urbanisacion del sol, urbanisacion las palmas,… Quand nous demandons notre chemin, nous rencontrons un gardien qui connaît la paroisse des deux pères, c’est à côté de chez lui et il veut bien nous accompagner. Sur le trajet, il nous explique que dans ces résidences, il y a tout : magasins, nourriture, écoles… les familles n’ont même pas besoin de sortir ! Quelle tristesse de vivre ainsi, enfermé dans la peur de sa fortune ! Nous rejoignons finalement le quartier El Fortin, à l’extrême nord de la ville. Padre Felice nous reçoit et nous propose de camper dans la salle d’activité de l’école primaire. Ce quartier à tout juste 17 ans, créé par les nombreux paysans qui abandonnent leurs terres pour vivre le rêve citadin. Mais à leur arrivée, ils déchantent vite, car il n’y a pas de travail et aucune terre exploitable en compensation, nous explique-t-il. Les familles construisent leur cahute de cane à sucre, de briques ou de moellons. Corina, une missionnaire laïque, nous indique que la sécurité s’est nettement dégradée dans le quartier depuis quelques années, à cause des énormes problèmes sociaux. Cette zone est complètement ignorée et délaissée de la municipalité et du gouvernement. Les habitants du quartier eux-mêmes désormais n’osent plus sortir après 20h00. La journée, nous marchons un peu, toujours accompagnés et sur des trajets définis. Dans le quartier, il n’y a pas l’eau courante. L’eau est acheminée par des camions citerne jusqu’à des réservoirs communs. De là, elle est distribuée aux habitations par de longs tuyaux noirs assemblés entre eux pour parcourir les centaines de mètres. A chaque fois qu’une famille a besoin de remplir ses jerricanes, les personnes responsables de l’eau déplacent le tuyaux jusqu’à la maison nécessiteuse. Cette eau n’est pas potable, alors les familles la font bouillir pour la consommer. Aucune évacuation des eaux usées n’est prévue. Alors autour des maisons, sur les chemins de terre qui permettent de circuler dans le quartier, des rigoles se forment et créent par endroit des petits trous d’eau extrêmement sales. Les gamins pataugent et jouent dedans, sans même tomber malade, ajoute Corina. Les ordures sont régulièrement entassées et brûlées par les habitants. Malgré cette forte précarité, nous constatons que les maisons sont équipées de télévisions, et les gens se baladent munis de leur téléphone portable.

Un matin, le bruit devant l’école nous interpelle, une quantité impressionnante de personnes est rassemblée devant la boutique d’en face. Une femme parle dans un micro et explique que la distribution du riz va commencer. Pour 10 centimes de dollar seulement, les gens vont pouvoir acheter une livre de riz. Il s’agit d’une fondation internationale de l’église évangéliste appuyée d’un parti politique qui mène l’opération, nous explique un responsable. La fondation reçoit le riz et le vend à un prix symbolique dans les quartiers pauvres car donner est interdit par le gouvernement, ajoute-t-il. L’argent récolté est versée à l’église évangéliste. Pour récupérer leur livre de riz, les habitants doivent amener un petit coupon qu’ils ont reçu au préalable chez eux, ils doivent le remplir de leur nom et de leur numéro de téléphone. Les gens forment une queue énorme et attendent pendant plusieurs longues heures l’arrivée des gros 4x4 chargés de sacs de riz. Pendant ce temps, des chants religieux sur une musique rock sont diffusées en boucle et à fond. Tout ça pour une livre chacun de riz à 10 centimes !
En fin de semaine, la ville célèbre l’anniversaire de sa fondation. Comme les gens du quartier, nous rejoignons le centre ville. Dans le bus, nous remarquons que les gens se sont bien vêtus pour l’occasion : les petites filles en robes, les petits gars avec de la gomina dans les cheveux. Les enfants s’émerveillent devant les grands manèges, les danseurs dans la rue, la musique, les plaines de jeu. C’est la sortie de l’année. Dans un parc, nous découvrons même de gros iguanes en liberté !

Nous reprenons la route au bout de quelques jours, vers le sud, en direction du Pérou.
A bientôt,
Gaëlle et Fabien